La préposition : problématique

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La problématique

Qui, un jour ou l’autre, n’a pas, à la lecture d’un texte, froncé les sourcils? Une telle réaction traduit généralement un doute dans l’esprit du lecteur, un doute concernant soit l’idée exprimée, soit la façon dont elle est exprimée. Comment réagiriez-vous, par exemple, à la lecture des quelques phrases suivantes, qui n’ont pas été inventées pour les besoins de la cause, mais bel et bien relevées dans des textes publiés ou entendues à la radio ou à la télévision?

  • J’ai dit à Pierre que nous partions en Californie.

N’auriez-vous pas préféré lire « partir pour la Californie » ou « partir vers la Californie »? Tout dépendant évidemment de ce que le rédacteur avait en tête. On peut « aller en Californie », certes, mais peut-on « partir en Californie »? L’utilisation de la préposition en est-elle à condamner?

  • Dans un article très pertinent pour notre étude, Taylor montre contre Kempson que, si le possessif en anglais pouvait exprimer n’importe quelle relation sémantique, on devrait pouvoir interchanger les substantifs en question.

L’adjectif « pertinent » ne devrait-il pas s’utiliser de façon absolue? On dit que la construction « pertinent à » est un anglicisme. Donc à éviter. Est-ce vraiment le cas? Ou cherche-t-on simplement une raison pour la discréditer?

Que veut dire « montrer contre quelqu’un »? Que Taylor dit le contraire de ce qu’avance Kempson? Qui sait? Si tel est bien le cas, force est de reconnaître que le message ne passe pas à la première lecture.

  • Ce recueil couvre les produits commercialisés par plus de 50 marques, qui étaient en vente entre 1989 et 1992 en Belgique et en France.

Comment expliquer l’emploi de par? Cette préposition introduit-elle ici un complément d’agent? On conçoit facilement qu’une entreprise commercialise un produit, mais une marque peut-elle en faire autant? N’auriez-vous pas préféré lire « sous plus de 50 marques »? Est-ce que « marque » désignerait ici autre chose que le nom servant à distinguer un produit?

  • [...] à savoir s’il faut retirer les troupes canadiennes en Bosnie.

Comment justifier grammaticalement l’utilisation de la préposition en? L’auteur n’aurait-il pas dû écrire « retirer les troupes canadiennes de Bosnie »? Au sens de « faire sortir », « retirer » se construit généralement avec de : retirer sa main de là, retirer un cadavre des décombres. Le rédacteur avait-il présent à l’esprit que cette décision ne concernait que les troupes postées en Bosnie? Si oui, pourquoi ne pas l’avoir dit? Peut-on recourir à en sans risque de provoquer le lecteur?

  • Excellente semaine sur Radio-Canada.

La formule étonne la première fois qu’on l’entend. On nous avait habitués à « Excellente semaine à Radio-Canada ». Est-elle pour autant fautive? Si elle ne l’est pas, est-ce que « à Radio-Canada » l’était?

  • Ragoût de pois chiches, de pommes de terre et de tomates, aromatisé au basilic. Ce plat, [...] tout aussi délicieux aromatisé de romarin que de basilic, est facile à préparer.

Comme ces deux phrases proviennent du même texte, faut-il en conclure que le verbe « aromatiser » se construit indifféremment avec à et de? C’est du moins ce qu’on pourrait en conclure. Si l’on pouvait n’en utiliser qu’une, quelle préposition serait la bonne?

Des phrases de ce genre, des phrases qui agacent, tout lecteur le moindrement attentif peut en trouver. Son agacement s’explique par le fait que le rapport établi entre les éléments de la phrase ne lui semble pas naturel, pas idiomatique. C’est donc l’emploi de la préposition qui serait en cause.

Le lecteur est vraiment démuni devant la problématique de la préposition, et cela pour une raison bien simple : elle ne lui a jamais été présentée. Le professeur de français n’a jamais le temps d’aborder ce sujet en classe – encore faudrait-il que le sujet soit au programme –, et il est d’autant plus justifié de ne pas le faire que, dans les grammaires, les notions concernant l’usage de la préposition se retrouvent éparpillées dans presque tous les chapitres. Comme si elles ne méritaient pas qu’on y consacre du temps, en tant que telles! Le rôle de la préposition dans la phrase est pourtant loin d’être négligeable. Comme l’écrivait Georges GalichetNote de bas de page 1 :

[...] la préposition est une des espèces grammaticales qui manifestent le plus visiblement la vie des mots. C’est aussi une de celles qui marquent le mieux l’originalité d’une langue. En effet, ce qui change d’un peuple à un autre, ce sont moins les éléments fondamentaux de leur représentation du monde que les rapports qu’ils établissent et expriment entre ces éléments premiers de la connaissance. Si l’on observe, en outre, que l’influence exercée sur la préposition par les deux termes qu’elle unit varie selon les tendances propres à chaque langue, on peut comprendre pourquoi c’est là justement que les traducteurs rencontrent les plus grosses difficultés.

Les difficultés se posent non seulement à ceux qui travaillent avec deux systèmes linguistiques, à savoir les traducteurs, mais aussi à quiconque veut apprendre une langue étrangère. C’est d’ailleurs ce que disent respectivement, chacun à sa manière, Reine Mikesell et Jack Segura :

[traduction]
[...] si les étudiants ne poursuivent pas leur étude du français au-delà des exigences requises pour l’obtention de leur diplôme, c’est qu’ils ont le sentiment de ne pas progresser. Avec le temps, j’en suis venue à penser que ce sentiment s’explique par une compréhension insuffisante du rôle des prépositionsNote de bas de page 2.
[traduction]
[...] l’emploi de la préposition est peut-être ce qui différencie le plus une langue d’une autre et ce qui permet d’emblée de reconnaître une personne qui maîtrise une langue de celle qui essaie d’en apprendre les subtilitésNote de bas de page 3.

L’emploi des prépositions pose donc problème, laissent-ils entendre, parce qu’il peut y avoir présence d’une préposition dans une langue et absence dans l’autre ou encore utilisation d’une préposition différente selon la langue.

Présence d’une préposition dans une langue et son absence dans l’autre

Même si la traduction de I go to Montréal par « Je vais à Montréal » fait appel à la même préposition, cela ne signifie pas pour autant qu’il en est toujours ainsi. La vigilance s’impose, car l’absence d’une préposition s’observe quelle que soit la langue de départ.

Présence d’une préposition dans une langue Absence de préposition dans une autre langue
En espagnol : En este año, En français : Cette année,
En français : Elle a divorcé d’avec (ou de) son mari. En anglais : She divorced her husband.
En anglais : I look at the house. En français : Je regarde la maison.

En anglais, il arrive même que des verbes se construisent tantôt avec, tantôt sans préposition. Ces verbes qui « permettent le déplacement du complément d’objet indirect (habituellement animé) avant le complément d’objet direct et la suppression de to, lorsque ce complément d’objet direct est un nomNote de bas de page 4 » subissent ce qu’on appelle dative movement transition. Par exemple :

  • He sent the book to his brother : he sent his brother the book.
  • He sent the book to him : he sent him the book.

En français, il n’y a rien de tel.

Différence de préposition selon la langue

L’absence de préposition dans une des langues n’est pas de règle. La plupart du temps, il y a une préposition dans les deux langues, mais pas nécessairement la même. Considérons, à titre d’exemples, les cas du de français, du in anglais et du en espagnol.

Le cas de la préposition française « de »

Ces huit phrases, qui contiennent toutes un de, illustrent de façon assez convaincante, la polysémie de cette préposition, polysémie qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de la langue française, comme nous allons le constater.

Phrases en français contenant la préposition « de » Phrases en anglais dans lesquelles la préposition n’est pas la même qu’en français
Recevoir un colis de Québec. To receive a parcel from Québec city.
Voici le calendrier de la semaine. Here’s the calendar for the week.
Trois ans de prison, ce n’est pas long. Three years in prison is not long.
Les clients discutaient des prix. The clients were discussing about the prices.
Le voleur paya son crime de sa vie. The thief paid for his crime with his life.
Mon frère s’est étonné de cela. My brother marveled at that.
C’est un roman de Beauchemin. It’s a novel by Beauchemin.
Ne se nourrir que de légumes. To feed on vegetables only.

Le cas de la préposition anglaise « in »

La préposition anglaise in se rend par différentes prépositions en français.

Phrases en anglais contenant la préposition « in » Phrases en français dans lesquelles la préposition n’est pas la même qu’en anglais
He lived in Spain for more than two years. Il a vécu en Espagne plus de deux ans.
Wild goat travel in bands. Les chèvres sauvages voyagent par bandes.
Many things are astonishing in humans. Bien des choses sont étonnantes chez les humains.
He found faults in all his men. Il a trouvé des défauts à tous ses hommes.
He came at one o’clock in the morning. Il est arrivé à une heure du matin.
She is absent two days in five. Elle est absente deux jours sur cinq.

Le cas de la préposition espagnole « en »

La préposition espagnole en se rend par différentes prépositions en français.

Phrases en espagnol contenant la préposition « en » Phrases en français dans lesquelles la préposition n’est pas la même qu’en espagnol
Pon las flores en la mesa. Mets les fleurs sur la table.
Está en su despacho. Il est à son bureau.
Ir en mangas de camisa. Aller en manches de chemise.
Tengo las llaves en el cajón. Je garde les clés dans le tiroir.
El libro está en prensa. Le livre est sous presse.

Que le problème soulevé par Galichet, en 1950, soit encore d’actualité n’a rien de surprenant. Ce problème existe et existera tant que les langues seront en contact. Ce qui, par contre, a de quoi étonner, c’est l’absence ou la quasi-absence d’outils qui remédieraient à cette difficulté. Les linguistes s’intéressent, et ce depuis longtempsNote de bas de page 5, à la question des prépositions, mais leurs études, qui sont théoriques, ne répondent pas aux besoins des praticiens que sont les rédacteurs et les traducteurs ni à ceux des allophones qui veulent apprendre le français. Ce dont ces gens ont besoin, c’est d’un outil où ils pourraient trouver réponse à leur question qui, plus souvent qu’autrement, peut se formuler de la façon suivante : Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec?Note de bas de page 6 qu’il me faut ici utiliser? Les ouvrages qui pourraient répondre à cette question sont peu nombreuxNote de bas de page 7 et souvent rudimentaires.

Il ne faudrait pas croire que le francophone se pose souvent cette question. En général, il est capable de fouiller, consciemment ou non, dans son bagage linguistique et d’y trouver la préposition à utiliser. Sa connaissance intuitive de la langue lui est alors d’un très grand secours. Dans son cas, le besoin d’un outil de dépannage se fait sentir uniquement quand il ne peut trouver spontanément réponse à sa question, soit parce qu’il l’ignore, soit parce que la préposition qu’il voit dans le texte de départ sème le doute dans son esprit. Si, après avoir consulté les ouvrages cités, le locuteur francophone est toujours en panne, il lui faut alors se référer à un dictionnaire de langue et espérer y trouver la solution. Quiconque a fait cette démarche sait à quel point elle peut être frustrante, car les exemples d’utilisation des prépositions ne sont pas légion.

L’allophone, lui, se posera souvent cette question, car il aura toujours présent à l’esprit le fait qu’en français la préposition à utiliser n’est pas nécessairement la même que dans sa langue maternelle. À preuve la phrase suivante écrite par un anglophone : « D’ailleurs, certains compatriotes de Serge préfèrent de me parler en anglais bien que j’aie essayé à leur parler en français. » De toute évidence, l’anglophone s’est fait piéger par l’emploi de la préposition en français : to prefer to do something se dit « préférer faire quelque chose » et to try to do something se rend par « essayer de faire quelque chose ».

Quiconque se demande quelle préposition il doit utiliser devrait avoir à sa disposition un ouvrage facile à consulter, compact et aussi complet que possible. Et c’est précisément à combler ce besoin que nous nous sommes employé.