La préposition : explications détaillées

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La préposition

Avant de consulter ce répertoire d’adjectifs, de verbes et d’adverbes pouvant ou devant se construire avec une préposition, il serait bon d’examiner de près la préposition en tant que telle. Ce n’est qu’en cernant bien la nature de cet élément du discours que le rédacteur viendra à en faire bon usage.

1. Définition

Examinons la phrase suivante :

  • Pendant les vacances d’été, les amis de Lise lui ont organisé, sans difficulté et avec la complicité de ses parents, une surprise-partie formidable pour souligner son vingtième anniversaire.

Intuitivement, le lecteur se rend compte que les mots en gras (des prépositions) sont des outils dont dispose la langue française pour conférer un sens à l’énoncé. Ils permettent d’établir une relation entre deux mots d’une phrase.

Préposition et nature de la relation Mots reliés par la préposition
pendant (temps) « organisé » et « vacances »
de (appartenance) « amis » et « Lise »
sans (manière) « organisé » et « difficulté »
avec (manière) « organisé » et « complicité »
de (détermination) « complicité » et « parents »
pour (but) « organisé » et « souligner »

Comment, plus précisément, définir ce qu’est une préposition? La grammaire nous dit que c’est un « mot ou groupe de mots, invariable, qui relie et subordonne, par tel ou tel rapport, l’élément qu’il introduit, appelé régime, à un autre élément de la phrase, qui le commande, appelé complémenté ».

Schématiquement, cette définition peut être représentée comme suit : complémenté (C) – préposition (P) – régime (R).

Nous appellerons CPR l’ensemble prépositionnel et PR, le syntagme prépositionnel. Dans le premier exemple, on peut analyser le CPR « Pendant les vacances d’été, les amis de Lise lui ont organisé » de la manière suivante : le syntagme prépositionnel est « pendant les vacances d’été », le complémenté est « organisé » et le régime, « vacances ».

Pour bien comprendre la nature de la préposition et mieux saisir les facteurs qui gouvernent son utilisation, nous allons examiner plus à fond certains éléments de cette définition. Les questions auxquelles il faudrait répondre pour mener à bien cet examen sont les suivantes :

  • Quels sont ces mots ou groupes de mots auxquels recourt la langue française pour établir une relation entre deux éléments d’une phrase?
  • Quels sont les rapports que la préposition (P) permet d’exprimer?
  • Quels genres de mots peuvent jouer le rôle de complémenté (C)?
  • Quels genres de mots peuvent jouer le rôle de régime (R)?
  • D’où nous viennent les prépositions?
  • Ont-elles évolué avec le temps et évoluent-elles encore aujourd’hui?
  • Est-ce que le schéma « complémenté (C) – préposition (P) – régime (R) » est canonique; autrement dit, dans la phrase, les éléments C, P et R doivent-ils toujours être dans cet ordre?
  • Quel est l’élément qui oriente le locuteur dans son choix d’une préposition, le complémenté ou le régime?

2. Principales prépositions

Comme toute bonne définition, celle de la préposition commence par un générique. Dans ce cas-ci, c’est un « mot ou groupe de mots [...] ».

Si l’outil en question est un seul mot, on parle de préposition simple; si c’est un groupe de mots qui a fonction et valeur de préposition, on parle alors, selon les sources consultées, de préposition complexe ou de locution prépositive.

Vouloir dresser la liste complète des prépositions et des locutions prépositives tiendrait de l’utopie. En voici quelques-unes choisies parmi les plus courantes.

Liste de prépositions simples

  • à
  • après
  • avant
  • avec
  • chez
  • contre
  • dans
  • de
  • derrière
  • devant
  • en
  • entre
  • excepté
  • jusque
  • malgré
  • moyennant
  • outre
  • par
  • parmi
  • passé
  • pendant
  • pour
  • sans
  • sauf
  • selon
  • sous
  • suivant
  • sur
  • vers
  • vu

Liste de prépositions complexes (locutions prépositives)

  • à cause de
  • à condition de
  • à côté de
  • afin deNote de bas de page 1
  • au cours de
  • au moyen de
  • au nom de
  • autour de
  • d’avec
  • dans le but de
  • de manière à
  • de peur de
  • en dehors de
  • en dépit de
  • en face de
  • en raison de
  • en vertu de
  • en vue de
  • étant donnéNote de bas de page 2
  • faute de
  • grâce à
  • jusqu’à
  • loin de
  • lors de
  • par rapport à
  • par suite de
  • par-delà
  • quant à
  • sauf à
  • sous prétexte de

3. Rapports exprimés par les prépositions

Par définition, une préposition « relie et subordonne, par tel ou tel rapport... ».

Étant donné que les prépositions, simples ou complexes, sont très variées, les rapports qu’elles peuvent exprimer ne peuvent qu’être, eux aussi, fort variés. Vouloir en dresser une liste complète serait, là encore, irréaliste. Contentons-nous d’énumérer les rapports les plus couramment exprimés :

Rapports exprimés par les prépositions Exemples
agent Stephen Harper a été défait par Justin Trudeau.
appartenance Ce chien est à moi.
attribution Je l’ai donné à Pierre.
but Il faut étudier pour réussir.
caractérisation un homme de cœur
cause ingénieux par besoin
conformité C’est ce qui est arrivé d’après ce témoin.
destination aller à Québec
détermination le livre de Pierre
exception avoir tout perdu, sauf l’honneur
lieu habiter dans une zone inondable
manière agir avec précaution
matière une table en marbre
moyen pêcher à la ligne
opposition se battre contre des moulins à vent
ordre Cet extrait se trouve après le tableau X.
origine Il vient de Montréal.
temps Il régnait depuis deux ans.

3.1 Pluralité de rapports exprimés par une même préposition

Les exemples cités auront certainement permis au lecteur attentif de constater qu’une même préposition permet d’exprimer des rapports différents. C’est le cas par exemple de à, de, par.

Examinons plus attentivement le cas de la préposition de. Dans les exemples qui suivent, nous verrons les nombreux rapports qu’elle peut exprimer – et la liste n’est pas exhaustive.

Exemples d’emploi de la préposition « de » Rapports exprimés par la préposition « de »
venir de Montréal origine
punir quelqu’un de son crime origine au sens figuré, ou cause
avancer de trois pas mesure
citer de mémoire manière
être aimé de ses enfants agent
famille de son ami appartenance
gentillesse de Frédéric détermination
pâté de foie matière
robe de bal genre, espèce
verre de vin contenu
membres de l’assemblée contenant
large du bassin limitation
protéger de la main moyen

Quand une préposition sert à exprimer plusieurs rapports, elle est dite polysémique. Toutes les prépositions ne le sont pas, mais vouloir en énumérer qui ne le seraient pas s’avérerait plus ardu qu’on pourrait le croireNote de bas de page 3. La tendance à la monosémie se rencontre plus facilement dans le cas des prépositions complexes.

Cette polysémie impose à l’utilisateur de bien connaître les différents rapports que peut exprimer une préposition donnée s’il veut en faire bon usage. Et cela, c’est sans compter les nombreux cas où cette même préposition doit être utilisée même si son sens n’est pas analysable, c’est-à-dire si elle constitue une préposition videNote de bas de page 4. Dans ce dernier cas, c’est l’aspect syntaxique, et non l’aspect sémantique, qui prime.

3.2 Pluralité de prépositions pour exprimer un même rapport

Tout comme une préposition peut exprimer différents rapports, un même rapport peut être exprimé par différentes prépositions.

  • Le temps peut s’exprimer par : avant, après, dès, depuis, jusqu’à, en attendant, pendant, durant, etc.
  • La cause peut s’exprimer par : à cause de, en raison de, vu, attendu, étant donné, etc.
  • Le but s’exprime par : en vue de, dans l’intention de, dans le but de, pour, afin de, etc.

Cette pluralité ne dit pas pour autant que ces diverses prépositions sont interchangeables. Il est bien évident que avant et après ne le sont pas, mais qu’en est-il, par exemple, de pour et afin de? Selon GirodetNote de bas de page 5 :

[...] si « pour (que) » peut toujours s’employer à la place de « afin (de, que) », l’inverse n’est pas vrai. « Afin (de, que) » implique l’idée d’un but expressément conçu comme tel dans l’esprit de celui qui accomplit l’action. On évitera donc « afin (de, que) » quand il n’y a pas de but formellement visé mais seulement un résultat ou quand le sujet de l’action n’est pas une personne ou un être vivant assimilé à une personne. On doit donc dire : Il faut cent hectares pour faire un kilomètre carré (et non « afin de faire... »). Certains mollusques sont pourvus d’une coquille d’aspect semblable à celui du fond sur lequel ils vivent, pour échapper à leurs ennemis (et non « afin d’échapper... »).

Qu’en est-il du couple pendant / durant? Étymologiquement, pendant et durant n’ont pas le même sens; durant est réservé à l’expression de la durée entière. C’est ainsi que l’on dit « il est resté debout durant le discours », mais « il est sorti pendant le discours ». Cette distinction, quoique fort utile, est, d’après HanseNote de bas de page 6, généralement abandonnée. GirodetNote de bas de page 7 va même jusqu’à considérer ces deux prépositions comme des quasi-synonymes.

Faire un bon usage des prépositions suppose donc chez le locuteur ou le rédacteur une connaissance des particularités de sens ou des changements de sens que peuvent avoir subis certaines prépositions.

4. Nature du régime

Nous savons que la préposition sert à établir un rapport entre deux éléments de la phrase, à matérialiser le sens qui relie ces deux mots. Dans un premier temps, examinons l’élément qu’elle introduit et que l’on appelle régime (R).

La question est de savoir quels genres de mots peuvent jouer le rôle de régime dans l’ensemble prépositionnel « complémenté – préposition – régime » (CPR).

La réponse est fort simple : tous les genres de mots. Cela ne signifie toutefois pas que tous les mots d’une catégorie peuvent jouer ce rôle.

Catégories de mot Exemples
nom moulin à farine
pronom son style à lui
adjectif (numéral) mesure à deux temps
verbe (infinitif) pantalon à nettoyer
verbe (gérondif) réussir en travaillant
adverbe partir pour toujoursNote de bas de page 8
proposition fidèle à ce qu’il a toujours prêché
préposition sortir de chez soi

5. Nature du complémenté

Le second élément qui participe au rapport établi par la préposition, c’est le complémenté (C). Et la même question se pose : quels mots peuvent commander l’emploi d’une préposition ou avoir pour complément un syntagme prépositionnel?

  • Complémenté (C) – préposition (P) – régime (R)
  • Complémenté (C) – syntagme prépositionnel (PR)

La réponse est, ici encore, fort simple : toutes les catégories de mots, sauf les mots-outils. En voici quelques exemples avec la préposition à.

Catégories de mot Exemples
adjectif bon à rien
adverbe conformément à l’entente
nom l’hymne à la joie
pronom années passées et celles à venir
verbe nuire à sa santé

En voici quelques exemples avec la préposition de.

Catégories de mot Exemples
adjectif avide de richesse
adverbe indépendamment de son rang
nom la famille de notre ami
pronom la porte du boudoir et celle du salon
verbe se souvenir de ses amis

5.1 Notion de complément

Si un terme a besoin d’un complément, c’est qu’il ne se suffit pas à lui-même, que son sens n’est pas complet. Autrement dit qu’il ne peut pas être utilisé seul. Comme nous allons le voir, ce ne sont pas tous les noms, pronoms, adjectifs, verbes et adverbes qui commandent un syntagme prépositionnel.

5.1.1 Adjectif

Un adjectif n’a besoin d’un complément que s’il est sémantiquement incomplet. Dire de quelqu’un qu’il est belliqueux ou fouineur dit tout. Mais il n’en est pas toujours de même.

Si je dis « Pierre est enclin », il faut obligatoirement préciser à quoi il est enclin. Sinon, la phrase reste en suspens. Si je dis « Pierre est content », nous sommes en droit de nous demander de quoi il est content. Sans cette information, la phrase est en apparence « incomplète ». Mais souvent le contexte nous fournit l’information passée sous silence.

Le complément de l’adjectif, obligatoire ou facultatif, est introduit, dans la plupart des cas, par à (apte aux affaires) ou de (digne de vous). Ce ne sont toutefois pas les seules prépositions possibles. En voici quelques autres :

Prépositions Exemples de compléments de l’adjectif
auprès de empressé auprès de son maître
avec froid avec ses amis
dans habile dans son art
en pauvre en blé
envers ingrat envers son bienfaiteur
par sévère par devoir
pour bon pour les malheureux
sur tranquille sur son sort

5.1.2 Adverbe

L’adverbe peut, lui aussi, avoir besoin à l’occasion d’un complément. C’est qu’alors il est sémantiquement incomplet. « Antérieurement », par exemple, exige normalement un complément qui permet au lecteur de se situer dans le déroulement de l’action. Et ce complément sera introduit par à : L’agrément ne peut être fait antérieurement à la date du dépôt de la demande. Il peut aussi arriver que le contexte supplée à ce besoin. Alors l’adverbe s’utilise de façon absolue : Cela s’est bel et bien produit antérieurement. L’adverbe « facilement », par contre, ne demande jamais de préposition, parce que son sens est complet. Il signifie « avec facilité ». Sans plus.

5.1.3 Nom

Même si le verbe et son substantif peuvent commander la même préposition – ne dit-on pas « recourir à la force » et « le recours à la force » ou encore « obéir à ses chefs » et « l’obéissance à ses chefs » –, tel n’est pas toujours le cas.

Voyons deux cas particuliers.

  • Premier cas – On compare deux choses entre elles, une chose à une autre ou avec une autre. Le substantif correspondant « comparaison », lui, commande généralement les prépositions avec ou entre. La préposition à ne se rencontre que dans la locution par comparaison à.
  • Deuxième cas – On conforme ses propos à la situation ou on se conforme au goût du jour, mais on dit : la conformité entre deux choses, la conformité d’une chose avec une autre. « La conformité à quelque chose », au sens de « fait d’être conforme à », ne s’utilise plus, selon Le Nouveau Petit Robert. Cet emploi est dit vieux.

5.1.4 Verbe

Dans le cas du verbe, le besoin d’un complément est un peu plus complexe, car il existe trois types de verbes :

  • le verbe intransitif
  • le verbe transitif
  • le verbe pronominal
5.1.4.1 Le verbe intransitif

On appelle « verbe intransitif » tout verbe qui énonce une action qui ne passe pas du sujet à un objet; il exprime une action limitée au sujet. Autrement dit, l’action se suffit à elle-mêmeNote de bas de page 9. Exemples : Tu dors. J’hallucine. Il fausse (chante faux). La neige tombe.

Ces verbes n’appellent pas obligatoirement de complément, mais l’idée qu’ils expriment peut très bien s’accommoder d’une précision : tu dors dans le fauteuil, sur ta chaise; la neige tombe en gros flocons, sans arrêt, depuis hier.

Certains confondent verbe intransitif et verbe transitif employé de façon absolue. Dans son Bon UsageNote de bas de page 10, Maurice Grevisse nous met pourtant en garde contre cette tendance : « Parfois le complément d’objet [direct ou indirect] est si nettement indiqué par les circonstances qu’il devient inutile de l’exprimer; le verbe n’est pas pour cela intransitif; il reste transitif [direct ou indirect], mais il est employé d’une façon absolue. C’est à vous de couper (les cartes). Cet enfant n’obéit pas. »

S’il est un verbe à propos duquel cette tendance se manifeste, c’est bien le verbe « quitter ». Pour certains, ce verbe ne s’emploie qu’avec un complément, car il est transitif direct. Pour d’autres, ce verbe est intransitif quand on l’emploie sans complément. Ces deux énoncés sont difficilement défendables. Pour en savoir plus sur l’emploi de ce verbe, le lecteur est invité à lire les trois articlesNote de bas de page 11 que nous avons consacrés à ce sujet sur notre blogue La langue française et ses caprices.

5.1.4.2 Le verbe transitif

Il existe d’autres verbes qui, eux, ne peuvent que difficilement se suffire à eux-mêmes. Ils appellent presque nécessairement un complément d’objet. Ce dernier énonce la personne ou la chose sur laquelle passe l’action du sujet. Si le verbe était employé seul, l’action paraîtrait manquer d’appui, elle resterait comme suspendue, en attente de quelque chose. Tout verbe d’action dont le sens requiert une détermination précise (complément d’objet) est dit transitif.

On distingue deux types de verbes transitifs :

  • Le verbe transitif direct, dont le complément, dit d’objet direct, n’a pas besoin de préposition (je donne un livre).
  • Le verbe transitif indirect, dont le complément, dit d’objet indirect, exige une prépositionNote de bas de page 12 (on parle de tout; le couloir aboutit dans ma chambre; un rapport interne conclut à du harcèlement). Dans le répertoire, ces deux types de verbes sont désignés respectivement par « verbe transitif direct » et « verbe transitif indirect ».

Il existe un autre type de complément, dit circonstanciel. Ce dernier précise l’idée du verbe en marquant la connexion de l’action avec un repère quelconque (temps, lieu, etc.) concernant cette action, sans que pour autant sa présence soit essentielle. Ces repères sont extrêmement variés : cause, temps, lieu, manière, but, moyen, destination, distance, poids, matière, etc. Le complément circonstanciel est, la plupart du temps, introduit par une préposition, mais il arrive aussi qu’aucune préposition ne le rattache au verbe. C’est le cas pour un grand nombre de compléments de temps, de prix, de poids, de contenance, de manière. En voici quelques exemples : aller nu-tête (manière); coûter 100 $ (prix); peser trois kilogrammes (poids); revenir toutes les fins de semaine (temps).

Dans le cas des verbes utilisés au passifNote de bas de page 13, on note la présence d’un autre type de complément, le complément d’agent, qui désigne l’être ou l’objet par lequel l’action est accomplie, l’être ou l’objet qui agit. Exemples : le camion a été renversé par le vent; il est détesté par tous ses collègues; la place est encombrée de curieux. Le complément d’agent est généralement introduit par la préposition par, mais il arrive que de soit aussi utilisé. Selon Grevisse, l’usage n’a établi aucune règle précise à ce sujet.

5.1.4.3 Le verbe pronominal

Par définition, un verbe pronominal est un verbe qui se construit avec un pronom personnel représentant le même être ou la même personne que le sujet du verbe. Exemples : je me cache de lui; tu t’empares du ballon; il se caractérise par son style flamboyant.

Selon l’analysabilité du pronom des verbes pronominaux, on distingue généralement deux grands groupes, chacun se subdivisant en deux sous-groupes. Les distinctions faites ici correspondent à celles présentées par la grammaire traditionnelle, qui ont le mérite d’être facilement reconnaissables.

Analysable – On distingue les verbes pronominaux réfléchis et les verbes pronominaux réciproques.

Un verbe pronominal est dit réfléchi quand l’action qu’il exprime retourne sur le sujet, se réfléchit sur lui. Le terme où aboutit l’action du sujet d’un tel verbe est tantôt le sujet lui-même (exemple : je me suis coupé), tantôt un être ou une chose autre (exemple : je me suis coupé une tranche de pain). Il est dit réciproque lorsqu’il exprime une action que plusieurs sujets exercent l’un sur l’autre ou les uns sur les autres (exemple : ils se battent continuellement).

Non analysable – On distingue les verbes pronominaux subjectifs et les verbes pronominaux passifs.

Dans un verbe pronominal dit subjectif, le pronom indique seulement que l’être désigné par le sujet est en même temps concerné plus ou moins par l’action (exemple : je m’embarque pour Vancouver). Un verbe pronominal est dit passif quand il équivaut à un verbe à la forme passive, mais sans complément d’agent (exemple : ces duplex avec terrasse se vendent bien).

Dans le répertoire qui suit, le lecteur trouvera des verbes devant se construire avec une préposition, c’est-à-dire des verbes transitifs indirects (il a démissionné de son poste) et des verbes pouvant se construire avec une préposition, à savoir des verbes transitifs directs (j’ai acheté un livre à Pierre pour son anniversaire), des verbes intransitifs (il neige sur la ville depuis hier) et des verbes pronominaux (je me damne, depuis des heures, à lui expliquer cela).

6. Place, dans la phrase, des éléments du CPR : complémenté, préposition et régime

Dans Le Bourgeois gentilhommeNote de bas de page 14, M. Jourdain veut faire parvenir à Nicole un billet doux dans lequel il lui dirait : « Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ». Il voudrait toutefois que ses paroles soient tournées à la mode, arrangées comme il faut. Il demande alors à son maître de philosophie de l’aider à tourner d’une manière galante ce billet.

M. JOURDAIN
[...] Je vous prie de me dire, un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE
On les peut mettre, premièrement, comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour; ou bien : D’amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux; ou bien : Vos beaux yeux d’amour me font, belle marquise, mourir; ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d’amour me font; ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d’amour.

M. JOURDAIN
Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure?

MAÎTRE DE PHILOSOPHIE
Celle que vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.

M. JOURDAIN
Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup.

La question que se pose M. Jourdain n’est pas aussi simpliste qu’elle le semble. Il y a vraiment lieu de se demander si, en français, les trois éléments de l’ensemble prépositionnel (CPR) ne peuvent être utilisés que dans un seul ordre, qui serait alors dit « ordre canonique ». Prenons comme exemple : Je travaille avec un ami.

Les combinaisons possibles sont au nombre de six :

Combinaisons possibles Exemples
Combinaison 1 : complémenté – préposition – régime Je travaille avec un ami.
Combinaison 2 : complémenté – régime – préposition Je travaille un ami avec. (forme asyntaxique)
Combinaison 3 : préposition – régime – complémenté Avec un ami je travaille.
Combinaison 4 : préposition – complémenté – régime Avec je travaille un ami. (forme asyntaxique)
Combinaison 5 : régime – complémenté – préposition Un ami je travaille avec. (forme asyntaxique)
Combinaison 6 : régime – préposition – complémenté Un ami avec je travaille. (forme asyntaxique)

Les deux seules formes admissibles sont 1 et 3. Les autres sont asyntaxiques. Cependant, la combinaison 5 se rencontre sous l’influence de l’anglais. Voyons ce qu’il en est des combinaisons 1, 3 et 5.

6.1 Complémenté – préposition – régime (C – P – R)

Clairement, l’ordre des éléments « complémenté (C) – préposition (P) – régime (R) » est le plus courant. Cela tient au caractère linéaire de l’énonciation en français, caractère qui s’est imposé, par la force des choses, après la disparition des désinences casuelles (voir la section « Origine des prépositions »).

Cela ne signifie pas pour autant que ces trois éléments doivent toujours, dans la phrase, se suivre à la queue leu leu. Il peut arriver que des mots viennent s’interposer entre le complémenté et la préposition ou entre la préposition et le régime. En voici quelques exemples :

  • Prendre (C) quelqu’un pour (P) époux (R).
  • Obéir (C) aveuglément aux (P) ordres (R).
  • Il arrivait (C) avec (P), dans sa main, un bouquet (R).
  • Il faisait (C) cela pour (P), évidemment, impressionner ses amis (R).

6.2 Préposition – régime – complémenté (P – R – C)

L’ordre des éléments « préposition (P) – régime (R) – complémenté (C) » n’est pas étranger à la langue française, mais il est moins fréquent que « C – P – R ». Il se rencontre quand il y a inversion. Cette inversion peut être soit facultative, soit obligatoire. Dans un cas comme dans l’autre, le régime suit obligatoirement la préposition.

Inversion facultative – On observe l’inversion dans la phrase suivante : Avec (P) un ami (R), je travaille (C) à élaborer un nouveau logiciel. Le rédacteur aurait pu s’exprimer autrement et dire : Je travaille avec un ami à élaborer un nouveau logiciel. Mais il ne l’a pas fait.

Inversion obligatoire – Dans le cas des propositions interrogatives directes ou relatives, l’inversion est obligatoire.

Dans le premier cas, le régime est soit un pronom interrogatif, soit un adjectif interrogatif accompagné d’un nom.

  • À (P) laquelle (R) des préposées l’as-tu donné (C)?
  • Pour (P) quelles raisons (R) es-tu si rapidement parti (C)?

Dans le second cas, celui des propositions relatives, cet ordre s’observe quelle que soit la nature du verbe :

  • Celui chez (P) qui (R) je suis entré (C) [verbe intransitif].
  • Celui à (P) qui (R) je dois obéir (C) [verbe transitif].
  • La route sur (P) laquelle (R) la voiture s’est engagée (C) [verbe pronominal].

Cet ordre peut également s’observer dans des propositions qui ne sont ni interrogatives ni relatives. Généralement sous la plume de grands auteurs, qui veulent produire un effet de style. En voici deux exemples tirés de l’œuvre de Victor Hugo :

Booz s’était couché de [préposition] fatigue [régime] accablé [complémenté].

(Les Châtiments)

Quand Josué rêveur, la tête aux [préposition] cieux [régime] dressée [complémenté], Suivi des siens, marchait [...]

(La Légende des siècles)

6.3 Régime – complémenté – préposition (R – C – P)

Il arrive que l’on entende dire : l’ami que je travaille avec (forme asyntaxique). La structure sous-jacente à cette formulation est bel et bien du type « régime (R) – complémenté (C) – préposition (P) ». Mais aussitôt formulée, cette phrase est condamnée, car elle a toutes les apparences d’une phrase anglaise :

  • Whom do you want (R) to talk (C) to (P)?
  • Where (R) are you (C) from (P)?
  • It depends on what (R) you are used (C) to (P).

7. Origine des prépositions

Même si la langue française actuelle a de multiples origines, c’est d’abord et avant tout au latin qu’elle a emprunté. Il n’y a donc pas à s’étonner que certaines caractéristiques du français remontent à ce passé lointain. La préposition en est un excellent exemple.

Le latin recourait à des prépositions pour exprimer certains rapports; la langue française en fait autant.

Prépositions en latin exprimant des rapports entre les mots Prépositions en français exprimant des rapports entre les mots
Dicere apud centumviros. Plaider devant les centumvirs.
Remus a Romulo interfectus est. Rémus fut tué par Romulus.
Eo ad patrem. Je vais chez mon père.
Exire cum aliquo. Sortir en compagnie de quelqu’un.

Le latin faisait également usage des cas pour indiquer la fonction d’un mot dans la phrase. Prenons comme exemple Do vestem pauperi qui signifie « Je donne un vêtement (complément d’objet direct) au pauvre (complément d’objet indirect) ». Peu importe l’ordre des mots dans cette phrase latine, le sens n’en sera jamais modifié. La désinence –em dans vestem (celle d’un accusatif) fait de ce mot un complément d’objet direct; la désinence –i dans pauperi (celle d’un datif) fait de ce mot un complément d’objet indirect. N’allez pas penser pour autant que l’auteur latin était libre de mettre les mots là où bon lui semblait. Il avait des contraintes à respecter.

Le français, à ses débuts, utilisait lui aussi les cas. Il y en avait initialement cinq : nominatif (sujet), génitif (complément du nom), datif (complément d’objet indirect, d’attribution), ablatif (complément d’objet indirect, d’origine ou d’agent) et accusatif (complément d’objet direct). Au Moyen Âge, il n’en restait plus que deux : le cas sujet et le cas régime; au 14e siècle, qu’un seul.

Il fallait donc, pour indiquer la fonction des mots dans la phrase, recourir à un autre moyen. Ce furent les prépositions qui prirent la relèveNote de bas de page 15. La langue les a crééesNote de bas de page 16 :

  • soit d’après des mots latins (exemples : avec [apud hoc], avant [ab ante], après [ad pressum]);
  • soit par combinaison de mots français (exemples : préposition et nom – par-mi; verbe et adverbe – voi-là; adjectif et nom – mal-gré);
  • soit par mutation de valeur d’un mot (exemples : sauf [ex-adjectif]; moyennant, attendu, excepté, vu [ex-participes]);
  • soit par combinaison de mots (exemples : nom et préposition – grâce à, faute de; nom, encadré de prépositions – à cause de, de peur de, par suite de; adverbe et préposition – loin de).

Ainsi s’explique la grande variété de prépositions dont dispose le français.

8. Évolution des prépositions

L’emploi d’une préposition donnée n’est pas quelque chose d’immuable, de figé depuis la nuit des temps. Comme pour tout autre élément de la langue, son emploi a évolué. On la voit apparaître là où l’usage ne la jugeait pas nécessaire; on la voit perdre ou acquérir des valeurs; on la voit changer au gré du sens qu’acquiert un mot au cours du temps. Aujourd’hui encore des changements surviennent.

8.1 Apparition d’une préposition

S’il y a apparition d’une préposition là où l’usage n’en mettait pas, c’est que le verbe est passé de la catégorie de verbe transitif direct à celle de verbe transitif indirect. C’est le cas par exemple du verbe « songer ». Au 11e siècle, « on songeait quelque chose », mais aujourd’hui « on songe à quelque chose ». Autrefois « on conspirait la mort de quelqu’un »; aujourd’hui, on conspire contre (+ nom) ou pour (+ infinitif); la construction transitive directe est un archaïsme. Le verbe « obéir », tout comme son antonyme « désobéir », de verbe transitif qu’il était (vers 1160), est devenu transitif indirect (17e siècle). Aujourd’hui, « on obéit »Note de bas de page 17 ou « désobéit à quelqu’un » ou « à un ordre ».

Le verbe « marcher » est un autre bel exemple. En ancien français, ce verbe signifiait « parcourir (une zone)Note de bas de page 18 ». C’était donc un verbe transitif direct : on marchait sa terre. D’ailleurs cette tournure s’entend encore dans quelques régions du Québec. Certains la qualifient d’anglicisme alors qu’il s’agit plutôt d’un archaïsme. En français moderne, ce verbe signifie « se mouvoir en mettant un pied devant l’autre ». Ce glissement de sens a eu pour conséquence d’imposer l’utilisation d’une préposition, en l’occurrence sur, pour indiquer l’endroit où l’action se produit, c’est-à-dire là où l’on met le pied.

Les changements dont il vient d’être question se sont produits à une époque révolue. Nous n’en avons pas été témoins; il nous semble donc normal d’utiliser le verbe avec la préposition courante. Mais tel n’est pas toujours le cas. Actuellement, des changements se font jour, qui en viendront peut-être à s’imposer, comme l’ont fait ceux mentionnés précédemment. Examinons le cas des verbes « se rappeler » et « pallier ».

Faut-il « se rappeler quelque chose » ou « se rappeler de quelque chose »? Même si la construction « se rappeler de » est apparue à la fin du 18e siècle, par analogie avec « se souvenir de », elle est toujours considérée comme incorrecte, pour ne pas dire fautive. C’est du moins l’avis de divers spécialistes des difficultés de la langue française, notamment Hanse, Girodet, Colin et Thomas. Il en est d’autres, par contre, qui se montrent plus ouverts à cette constructionNote de bas de page 19. Le Nouveau Petit Robert, pour sa part, se contente de dire que cette construction très répandue est « considérée par les grammairiens comme incorrecte, sauf avec un pronom personnel complément représentant un être humain : Tu te rappelles de moi. » Il est alors compréhensible que la personne qui peut « se rappeler de moi » veuille bien également « se rappeler de notre rencontre ». Mais ce faisant, elle se fera taper sur les doigts.

Passons au verbe « pallier ». Étymologiquement, ce verbe signifie « couvrir d’un manteau, d’un pallium ». On couvre quelque chose; c’est donc un verbe transitif direct. Avec le temps, son sens a évolué; il signifie aujourd’hui « atténuer faute de remède véritable, résoudre d’une manière provisoire » : on pallie une faiblesse. Par analogie avec « parer à », « remédier à », « obvier à », la construction « pallier à » cherche à s’introduire dans la langue. Cette forme est considérée comme fautive par Girodet; incorrecte et critiquée par Le Nouveau Petit Robert; à éviter par Hanse, et cela « malgré des exemples de bons écrivainsNote de bas de page 20 ». ColinNote de bas de page 21, par contre, ne porte aucun jugement; il se contente de préciser que son sens, proche de « remédier à », « parer à », entraîne souvent la construction indirecte, par analogie avec ces verbes. À quel régent faut-il se fier?...

Si le dictionnaire prend soin de préciser qu’un emploi est fautif, c’est que le phénomène décrié est suffisamment courant pour mériter qu’on le mentionne. C’est là, peut-être, le début de la fin. Ces verbes deviendront fort probablement, avec le temps, des verbes transitifs indirects.

8.2 Changement de préposition

Le verbe « songer » illustre admirablement bien le phénomène du changement de préposition. Le Dictionnaire historique de la langue françaiseNote de bas de page 22 retrace les différentes prépositions que ce verbe a commandées au cours des siècles. « Songer », employé d’abord transitivement au 11e siècle, a commandé la préposition de. « Songer de » (1530), au sens de « voir en rêve », s’est employé jusqu’au 19e siècle. On a également trouvé « songer sur » (1440-1475) et « songer en quelqu’un » (1430). Aujourd’hui, on n’utilise plus que « songer à », dont l’usage remonterait à 1230.

Ce cas n’est pas unique. Autrefois, ou encore aujourd’hui dans un style littéraire, on disait « exhorter de (+ verbe) »; en langue courante, on dit « exhorter à (+ verbe ou nom) ». « Acheminer à » est devenu « acheminer vers »; « concorder à » est devenu « concorder avec », etc. D’ailleurs, dans son ouvrage désormais classique, Deux langues, six idiomes, Irène de BuisseretNote de bas de page 23 mentionne qu’au 17e siècle on trouvait à là où aujourd’hui il faut mettre une autre préposition :

Prépositions employées autrefois Prépositions employées aujourd’hui
Armande, prenez soin d’envoyer au notaire. (Molière) Armande, prenez soin d’envoyer chez le notaire.
Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix. (Corneille) Vivez heureuse dans le monde, et me laissez en paix.
Je me laissai conduire à cet aimable guide. (Racine) Je me laisserai conduire par cet aimable guide.
Je ferai mon possible à bien venger mon père. (Corneille) Je ferai mon possible pour bien venger mon père.
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux. (Molière) Vous devriez leur mettre un bon exemple sous les yeux.
Oui, nous jurons [...] De rétablir Joas au trône de ses pères. (Racine) Oui, nous jurons [...] De rétablir Joas sur le trône de ses pères.

Ce changement de préposition ne se rencontre pas qu’avec les verbes. La préposition commandée par un adjectif change, elle aussi, à l’occasion : autrefois, on disait « contemporain à »; aujourd’hui, on dit « contemporain de ».

Un tel changement n’est pas qu’histoire ancienne. Prenons le cas de l’adjectif « spécifique ». Doit-on dire « spécifique de » ou « spécifique à »? Pour HanseNote de bas de page 24, la question ne se pose pas. Même si la directive n’est pas très claire, la formulation laisse peu de place au doute : « Le remède spécifique d’une maladie (noter que « propre », lui, se construit avec à) ». Colin est moins strict. « On hésite souvent, écrit-il, entre les prépositions de et à; il semble que la première soit préférable (comme pour « caractéristique », « typique ») : Un médicament spécifique de la toux. La préposition à provient sans doute de l’influence des adjectifs « spécial » et « propre », qui se construisent ainsiNote de bas de page 25. » Le problème pourrait être envisagé différemment : y aurait-il analogie avec l’adjectif « particulier », qui est suivi tantôt par de, tantôt par à, selon son emploi dans la phrase?

  • Le goût particulier du gingembre (complément du nom « goût »)
  • Manière particulière à chacun (complément de l’adjectif « particulier »)

Pour en savoir plus sur la construction de ces adjectifs, vous pouvez consulter les deux articles que nous avons consacrés à ce sujet sur notre blogueNote de bas de page 26.

8.3 Perte ou gain de valeur

L’évolution dans l’emploi des prépositions se manifeste d’une autre façon. On n’utilise plus la préposition pour indiquer un rapport qu’elle exprimait auparavant ou encore on lui fait indiquer des rapports qu’elle n’exprimait pas initialement.

La préposition devant n’indique plus aujourd’hui qu’une relation de lieu; la relation de temps a maintenant disparu, d’après Le Nouveau Petit Robert. On ne dit plus « La poule ne doit pas chanter devant le coq », mais bien « La poule ne doit pas chanter avant le coq ».

C’est aussi le cas de durant. La distinction de sens qu’il est permis d’établir entre durant et pendant dans « Il est resté debout durant la cérémonie » et « Il est sorti pendant la cérémonie » semble vouloir disparaître. Aujourd’hui, « pendant la cérémonie » peut vouloir dire aussi bien « pendant toute la cérémonie » que « à un moment donné de la cérémonie ».

La préposition depuis, par contre, qui marque le commencement dans le temps, en est venue, au 20e siècle, à marquer le point de départ dans l’espace. Exemple : Depuis ma fenêtre, je l’observais. Cette extension au sens spatial est devenue courante, selon Colin, bien qu’elle soit condamnée par les grammairiens. Elle permet de lever l’ambiguïté occasionnelle de la préposition de. Comparez « Depuis le toboggan du pont de Saint-Cloud, l’accès à l’autoroute de l’Ouest sera directNote de bas de page 27 » avec « Du toboggan du pont de Saint-Cloud... ».

La préposition sur est un autre bel exemple. Elle a, pour ainsi dire, pris du galon. Cette dernière est beaucoup plus fréquente dans la langue actuelle qu’elle ne l’a jamais été. Sur acquiert des valeurs nouvelles, des valeurs non répertoriées dans les dictionnaires, ces témoins habituels de l’usage.

Prépositions employées autrefois Nouvelles valeurs de la préposition « sur »
conclure par quelque chose conclure sur quelque chose
informer quelqu’un de quelque chose informer quelqu’un sur quelque chose
tourner à droite tourner sur la droite
abandonner à cause ou en raison d’un bris de moteur abandonner sur bris de moteur

Voici quelques autres emplois de sur, entendus ou lus récemment :

  • Il y a eu des menaces sur Lance Armstrong et nous en avons tenu compte, a déclaré Jean-Marie Leblanc, directeur du tour.
  • « Incertaine sur le caractère inévitable de l’apparition de la vie » (Edgar Morin, La tête bien faite).
  • Les athlètes font leur entrée sur le stade olympique.
  • Chez le nouveau-né, un abdomen distendu avec une absence de selles sur 24 heures.
  • La convention nationale du Parti démocrate s’ouvrira demain soir sur un discours de Hillary Clinton.
  • Alcan réalise toutes ses ambitions sur Pechiney.
  • Il a perdu sa récolte sur un événement de froid.
  • On a effectué une consultation sur Notre-Dames-des-Landes.
  • En 1983, quand j’ai commencé à Errázuriz, 100 % du chiffre d’affaires étaient réalisés sur le Chili.

Ce phénomène est surtout marqué en France, mais il commence à s’entendre et à se lire au Québec.

8.4 Figement du syntagme prépositionnel

Le lien qui existe entre la préposition et le régime n’est ni unique ni figé. Les éléments qui composent cet ensemble sont dissociables. C’est ainsi qu’il est possible de dire : parler avec autorité, parler avec méfiance, parler avec quelqu’un, parler avec l’intention de ne rien dire. L’examen de ces exemples permet de constater que les mots qui jouent le rôle de régime ne forment pas un tout avec la préposition qui les introduit, pas plus d’ailleurs que le verbe qui joue le rôle de complémentéNote de bas de page 28. Concentrons-nous, pour le moment, sur le syntagme prépositionnel.

Dans les exemples qui viennent d’être cités, les syntagmes prépositionnels ne sont pas figés. Mais il arrive que certains le deviennent avec le temps. Ils forment alors des locutions.

Dans « frapper quelqu’un à coup sûr dans le dos », le syntagme « à coup sûr » est devenu une locution adverbiale, car il signifie « infailliblement, sûrement ». Dans « parler de vive voix », le syntagme « de vive voix » est devenu lui aussi une locution adverbiale. Il signifie « oralement ». Même si au départ les éléments du syntagme prépositionnel étaient libres, il y a eu, avec le temps, figement. Les éléments du syntagme ont perdu leur autonomie. Ils forment bloc. « À belles dents » dans « croquer à belles dents » en est un autre exemple.

Les syntagmes prépositionnels figés « à coup sûr » et « à belles dents » ne se distinguent pas morphologiquement des syntagmes non figés, comme « avec autorité », « avec quelqu’un », « avec l’intention de ». Mais il n’en est pas toujours ainsi. Dans certains cas, le figement se voit dans la forme même du syntagme, dans l’union entre ses éléments. Considérons l’évolution du syntagme « à plain pied ». Il signifiait, en 1611, « au niveau du sol ». Il est devenu « de plain-pied » et fait maintenant partie de la classe des locutions. Le figement s’est ici accompagné de l’apparition du trait d’union entre les deux éléments du régime.

Il peut même arriver que l’assimilation soit si forte que tous les mots du syntagme prépositionnel soient reliés entre eux par des traits d’union. « Sur-le-champ » en est un excellent exemple. L’évolution du syntagme qu’était au départ « sur le champ » l’a fait passer dans le camp des locutions adverbiales.

Bref, le degré d’assimilation des éléments du syntagme prépositionnel est variable. Dans la plupart des cas, il est nul. Quand il ne l’est pas, le figement peut ou non s’inscrire morphologiquement par un trait d’union entre les éléments du régime et parfois même entre tous les éléments du syntagme prépositionnel.

9. Problème posé par le choix de la préposition

La question du choix d’une préposition se pose chaque fois qu’on recourt à la langue comme moyen de communication, que cette langue soit sa langue maternelle ou une langue étrangère.

Tous conviendront que, pour interpréter d’emblée un segment de phrase contenant une préposition, le récepteur doit connaître le rapport qui normalement existe entre le complémenté et le régime en cause, c’est-à-dire entre le mot qui appelle la préposition utilisée et le mot que cette dernière commande, et constater que cette préposition exprime bel et bien ce rapport. L’usage correct des prépositions n’est-il pas un critère pour juger qu’un texte est bien écrit? La meilleure preuve en est le blocage momentané qui se produit dans l’esprit du récepteur quand il se trouve devant un emploi inhabituel, blocage que tout lecteur a sans doute éprouvé en lisant les exemples mentionnés dans la page La préposition : problématique.

C’est donc par son caractère inhabituel que l’emploi de telle ou telle préposition sème le doute dans l’esprit du lecteur. Mais une telle hésitation ne signifie pas nécessairement qu’il y a faute. Cet effet peut, dans certains cas, être recherché; dans d’autres, non.

9.1 Effet recherché

Créer chez son lecteur une certaine hésitation peut être voulu par l’auteur. Le rédacteur publicitaire recherche souvent un tel effet; il veut rendre la compréhension de son slogan moins immédiate et, par là même, intriguer et retenir l’attention. Il peut, par exemple, profiter du caractère polyvalent des mots pour confondre son lecteur. Autrement dit, le rédacteur tire parti de la polysémie, il joue sur deux claviers : le message que le lecteur appréhendera fort probablement à la première lecture et celui que le rédacteur veut, en fait, communiquer. Examinons le slogan suivant :

  • Tout le monde s’attache au Québec.

À la lecture de cette phrase, le lecteur hésite. Il se demande, un court instant, quel sens lui donner. Deux interprétations sont possibles. Ou bien il prend la phrase au pied de la lettre ou bien il essaie d’en dégager le message. Le rédacteur, lui, sait fort bien qu’en trouvant la préposition à immédiatement après le verbe le lecteur prendra le message au pied de la lettre, qu’il comprendra que « s’attacher à » signifie « avoir de l’attachement pour, éprouver un sentiment pour » le Québec. Et du même coup qu’il se demandera ce que cet énoncé vient faire dans le contexte. L’objectif est alors atteint. L’association intime qui, à la première lecture, semblait exister entre le verbe et la préposition, donnant à ce verbe un sens particulier, n’est que pure illusion. Le message que le rédacteur veut faire passer est le suivant : « Au Québec, tout le monde s’attache. » Le syntagme prépositionnel « au Québec » n’est plus ici aussi intimement lié au verbeNote de bas de page 29. Quand on sait que ce slogan a été utilisé dans une campagne de publicité pour inciter les gens à boucler leur ceinture de sécurité, on comprend pourquoi le rédacteur a mis « au Québec » après le verbe. Il voulait dérouter le lecteur, rendre sa compréhension du message moins immédiate, le forcer à refaire une lecture de son message, dans l’espoir sans doute qu’en en cherchant le sens, le lecteur garderait plus longtemps à l’esprit ce message.

9.2 Effet non recherché, mais emploi non fautif

L’hésitation que le lecteur manifeste à la lecture n’est pas toujours un effet voulu, recherché par le rédacteur. Son choix peut être inapproprié sans pour autant être fautif. Si tel est le cas, la lecture du texte ne se fait pas bien. Examinons certains facteurs qui peuvent être à l’origine de cette hésitation non recherchée.

9.2.1 Manque de contexte

Les trois énoncés suivants ne posent aucun problème de compréhension même si la préposition à indique des rapports différents :

  • Monsieur X s’est suicidé à l’hôtel.
  • Monsieur X s’est suicidé au souper.
  • Monsieur X s’est suicidé à l’arsenic.

Ces rapports sont immédiatement appréhendables. Dans le premier cas, la préposition désigne l’endroit, le lieu; dans le deuxième, le moment, le temps; et dans le troisième, le moyen, l’instrumentalité.

Si par contre il est écrit « Monsieur X s’est suicidé au caféNote de bas de page 30 », la situation est tout autre. Dire, à la première lecture, quel rapport désigne ici la préposition n’est pas aisé. Le lecteur se demandera immanquablement quel sens il doit attribuer à « café ». Ou plus précisément quel sens le rédacteur a attribué à ce mot. « Café » peut désigner aussi bien un endroit, un moment qu’un moyen. La personne s’est-elle suicidée au café du coin, au moment où elle prenait le café ou en a-t-elle bu au point de mourir par intoxication au café? L’hésitation tient au fait que la préposition et le régime « café » sont polysémiques. Si la phrase avait été « il s’est fait hara-kiri au café », le rapport d’instrumentalité que peut désigner la préposition à disparaîtrait, car on ne se fait pas hara-kiri en utilisant du café. L’ambiguïté se ramènerait alors à deux possibilités : le lieu et le temps. Si, par hasard, le lecteur ne sait pas que « café » peut désigner le moment où l’on prend le café, alors l’énoncé ne présente plus aucune ambiguïté pour lui.

Quiconque sait que « café » a trois acceptions hésitera à se prononcer sur le sens de cette phrase. La phrase n’est pas fautive, elle est seulement ambiguë, en raison d’un manque de contexte. Il est bien connu que c’est en contexte qu’un terme perd son caractère polysémique.

C’est le genre de problème que le lecteur risque de rencontrer, par exemple, dans certaines manchettes. L’économie recherchée dans la formulation crée parfois cette ambiguïté que seule la lecture de l’article permet de lever.

9.2.2 Manque d’idiomaticité

Nous avons vu à la section « Rapports exprimés par les prépositions » non seulement qu’une même préposition peut servir à désigner différents rapports, mais aussi que différentes prépositions peuvent servir à désigner un même rapport. La question est alors de savoir si ces différentes prépositions sont interchangeables.

Prenons le cas de l’instrumentalité. Pour désigner un tel rapport, il est possible de recourir à diverses prépositions :

  • à : examiner au microscope; broder à l’aiguille
  • avec : manger avec ses doigts
  • par : obtenir quelque chose par la force
  • dans : L’âme s’épure dans l’épreuve. L’aigle étrangle sa proie dans ses serres.

Il ne serait pas correct de dire « examiner par le microscope », pas plus d’ailleurs que « manger aux doigts », même si ces deux prépositions peuvent, comme les exemples le montrent, servir à indiquer l’instrumentalité. Par contre, on pourrait dire « examiner avec un microscope » ou encore « obtenir quelque chose avec la force », sans pour autant que ces formulations soient les plus courantes. Il y a donc une certaine rigidité – sans aller jusqu’à la fixité – dans l’utilisation des prépositions servant à désigner un rapport donné. Le locuteur devrait recourir à telle préposition plutôt qu’à telle autre pour exprimer le rapport d’instrumentalité avec tel verbe. Un usage s’est imposé, que le locuteur doit connaître s’il veut s’exprimer de façon idiomatique.

Il est un cas où l’idiomaticité fait toute la différence, c’est celui du verbe « traiter » ou de son substantif « traitement ». Pour indiquer le moyen utilisé pour traiter quelqu’un ou faire un traitement, il est possible d’utiliser les prépositions à, avec ou par. Rien ne prescrit grammaticalement l’utilisation d’une préposition particulière, sauf que l’usage a ses préférences. En langue médicale, dans plus de 95 % des cas, c’est la préposition par qui est utilisée après « traitement »Note de bas de page 31. Rien ne dit par contre qu’en métallurgie ou en agriculture par serait la préposition privilégiée. Le métallurgiste ne traite-t-il pas à froid ou à chaud et le jardinier ne traite-t-il pas ses plantes avec un fongicide? C’est une question d’usage, une question d’idiomaticité.

9.2.3 Méconnaissance de l’évolution du sens de certaines prépositions

Pour un Européen, « Je déménage sur Genève » ne pose aucun problème de compréhension. Pour un Québécois, il en est tout autrement. Il se demanderait fort probablement si cette personne se rapproche de Genève ou si elle y élit domicile. Cette façon de dire, courante en Europe, ne l’est pas au Québec. Pour comprendre le sens de cette phrase, le lecteur québécois doit être au fait de la tendance européenne à utiliser sur pour matérialiser des rapports qu’exprimaient autrefois d’autres prépositions, car les dictionnaires, ces témoins de l’usage, ne sont pas toujours d’un grand secours.

Voyons un autre cas, moins géographiquement restreint dans son utilisation.

Comparons les deux phrases suivantes :

  • J’ai dit à Pierre que nous partions en Californie.
  • J’ai dit à Pierre que nous allions en Californie.

Dans la première phrase, la Californie représente l’endroit vers lequel nous nous dirigeons. Vu que normalement on part d’un endroit pour se rendre à un autre, on dirait plus volontiers « partir pour la Californie ». Dans la deuxième phrase, la Californie représente l’endroit à l’intérieur duquel nous serons, une fois rendus. Dire « aller en Californie » est donc habituel.

Faut-il en conclure que « partir en Californie » est fautif? Selon GirodetNote de bas de page 32, « partir en » est un tour critiqué pour « partir pour »; il vaudrait mieux dire « Je pars pour la Bretagne » que « Je pars en Bretagne ». Le Nouveau Petit Robert, pour sa part, se contente de faire la remarque suivante : « On observe une tendance au remplacement de diverses prépositions par en : servir en salle, danser en boîte, ascension en glace, etc. »

Ces emplois qui nous semblent fautifs sont peut-être en cours d’évolution. Seul l’avenir nous dira s’ils s’imposeront. Si tel est le cas, ces emplois, critiqués aujourd’hui, seront la norme de demain.

9.3 Effet non recherché, mais emploi fautif

Si l’emploi d’une préposition, en raison de son caractère inhabituel, fait tiquer le lecteur, cette réaction, comme nous venons de le montrer, ne signifie pas qu’il y a automatiquement erreur. Mais il arrive, trop souvent selon certains, que l’emploi de la préposition soit fautif. Pour expliquer ces emplois fautifs, divers facteurs peuvent être invoqués.

9.3.1 Contamination par la langue maternelle

Nous l’avons mentionné dans la page La préposition : problématique, l’emploi de la préposition n’est pas le même dans toutes les langues. Il arrive que la préposition à utiliser soit identique dans la langue maternelle et dans la langue seconde. Mais tel n’est pas toujours le cas.

L’hispanophone qui, voulant dire en français Estoy responsable de la comida, dirait « Je suis responsable de la nourriture », empruntant pour ce faire la préposition qu’il utilise dans sa langue maternelle, afficherait une parfaite maîtrise de l’emploi de la préposition française. Mais il en serait tout autrement s’il disait « Je mets les fleurs dans la table » parce qu’en espagnol il aurait dit Pongo las flores en la mesa. Il devrait dire : Je mets les fleurs sur la table.

Il en est de même pour l’anglophone qui apprend le français. Il dira plus facilement au début « J’ai emprunté 5 $ de mon frère » pour dire I borrowed $5 from my brother au lieu de « J’ai emprunté 5 $ à mon frère ». Ou encore « L’idée me traversa la tête » ou « m’est passée à travers la tête » pour dire The idea passed through my head, au lieu de « L’idée m’est passée par la tête ».

Cette contamination par la langue maternelle, qui s’explique fort bien chez un débutant, disparaît normalement avec la maîtrise de la langue seconde.

9.3.2 Contamination par la langue de départ

L’apprenti traducteur tombe souvent dans le même piège. Mais dans son cas, au lieu de recourir à la formulation qui a cours dans sa langue maternelle, il importe celle de la langue du texte à traduire, sans se rendre compte que cette formulation n’est pas idiomatique dans sa propre langue.

C’est ce qui explique que l’on puisse lire « Je suis responsable pour la nourriture » parce que, dans le texte de départ, écrit en anglais, il est dit I’m responsible for the food. Ou encore « être infecté avec un grand nombre de micro-organismes », au lieu d’« être infecté par un grand nombre de micro-organismes », parce que dans la langue de départ il était écrit to be infected with a variety of microorganisms.

De telles erreurs, variantes de celles décrites à la section « Contamination par la langue maternelle », manifestent, cette fois-ci, une méconnaissance non pas de la langue d’arrivée, mais de la langue maternelle.

9.3.3 Contamination par respect de l’autorité

Les médias, tout comme les enseignants, ont une forte influence sur leurs publics. Il suffit de penser au rôle qu’a joué Radio-Canada dans l’amélioration du français pour en être convaincu. Tous les commentateurs, tous les journalistes n’ont toutefois pas du français la même maîtrise. Il arrive que des erreurs soient commises. Combien de fois n’entendons-nous pas dire : « Ils ont débuté la compétition... la réunion... »! Compte tenu de la crédibilité dont jouit Radio-Canada, le public ne s’accorde pas le droit d’être critique : il croit la formulation correcte. Et il n’hésitera pas à la répéter.

Lire à la une de La Presse « Charest serait généreux avec les universités » instille insidieusement dans l’esprit du lecteur que « généreux » commande la préposition avec. On dit plus volontiers « être généreux envers quelqu’un » ou « à l’égard de quelqu’un ». Cette erreur n’aurait normalement pas dû échapper au réviseur, mais errare humanum est.

Il en est de même de toute personne, morale ou physique, qui est en position d’autorité. Personne n’osera contester sa façon de dire. Ce n’est pourtant pas une raison pour mettre au rancart son propre jugement linguistique, son propre esprit critique.

9.3.4 Contamination par voisinage

Un autre facteur peut intervenir dans la mauvaise utilisation de la préposition : la proximité d’une autre préposition. Cette proximité peut avoir deux effets opposés – amener le rédacteur :

  • à répéter la même préposition, par simple effet d’entraînement;
  • à ne pas la répéter, par souci inconscient d’euphonie.
9.3.4.1 L’erreur par effet d’entraînement

Voici deux exemples où le rédacteur a utilisé la mauvaise préposition par effet d’entraînement.

  • C’est pour cette raison que je vous invite à vous procurer le premier numéro de notre journal interne, de le lire et de nous faire part de vos commentaires.

Dans cet exemple, le rédacteur s’est probablement laissé influencer par la présence du de introduisant le complément « notre journal interne ». Une analyse élémentaire de la phrase nous oblige à reconnaître que l’auteur nous invite à le lire et à faire part de nos commentaires, tout comme il nous avait invité, fort correctement d’ailleurs, à nous le procurer.

  • L’examen, entre autres, des définitions de la traduction que nous offrent les différents théoriciens nous livrera, nous l’espérons, l’essentiel des critères sur lesquels on s’appuiera pour juger de la qualité d’une traduction et servira, dans la seconde partie de notre travail, de toile de fond pour mieux apprécier les recherches menées au cours des dernières années en matière d’évaluation des traductions et d’éclairer un peu plus les choix de traduction non pas entre traduction littérale et traduction libre, mais entre traduction dialectiquement fonctionnelle et non fonctionnelle.

La longueur de cette phrase est certainement en cause. Ne se réclame pas de Proust qui veut. L’auteur a ici utilisé la préposition de sans doute par effet d’entraînement : en matière d’évaluation des traductions et d’éclairer un peu plus [...] Pour savoir quelle préposition utiliser, il faut dégager la structure de cette phrase. Autrement dit, il faut déterminer à quelle partie de la phrase est coordonnée, par la conjonction « et », cette proposition infinitive. Cela fait, on peut décider de répéter ou non la préposition pour, les seules à devoir être répétées devant chaque membre du régime, étant à, de et en. Vu la complexité de la phrase, il serait préférable de la répéter : pour mieux apprécier [...] et pour éclairer un peu plus [...]. D’où l’importance de bien analyser le texte.

9.3.4.2 L’erreur par souci d’euphonie

Voici un exemple où le rédacteur a utilisé la mauvaise préposition par souci d’euphonie :

  • Cette rencontre a servi à M. le ministre et à ses assistants de prendre connaissance des orientations du rapport de la Commission sur l’équité salariale.

Ici le rédacteur n’a sans doute pas voulu répéter la préposition à. Il est certes louable de vouloir éviter une allitération surtout quand elle n’a aucune fonction stylistique, mais pas au détriment de la norme. Ici, la norme veut que le verbe « servir » commande la préposition à et que cette préposition soit répétée devant chaque membre du régime. Si le rédacteur tenait absolument à éviter la répétition, il aurait pu tourner sa phrase de la façon suivante :

  • M. le ministre et ses assistants ont profité de cette rencontre pour prendre connaissance des orientations du rapport de la Commission sur l’équité salariale.

10. Choix de la bonne préposition

L’une des qualités d’un bon texte est sa lisibilité, c’est-à-dire l’aisance avec laquelle il véhicule son message. Il ne doit donc pas y avoir d’hésitation dans la lecture du texte. Cette hésitation, nous l’avons vu à la section « Problème posé par le choix de la préposition », se produit quand le lecteur trouve une préposition là où il en attend une autre, autrement dit, quand la préposition utilisée pour matérialiser la relation entre deux termes pose problème. Il y a donc lieu de se demander comment faire un choix judicieux de cette préposition pour que le texte soit limpide, pour que le lecteur appréhende immédiatement le sens. Ce choix peut être soit spontané, soit appris.

10.1 Bon choix spontané

Un locuteur francophone ne s’arrête pas dans un énoncé chaque fois qu’il doit utiliser une préposition. Il recourt généralement à la bonne préposition sans se poser de questions. Soit les deux phrases suivantes :

  • L’oiseau se trouve (préposition) une branche.
  • L’oiseau se trouve (préposition) sa cage.

Si le locuteur veut matérialiser le rapport qui existe entre d’une part « se trouver » et d’autre part « branche » ou « cage », il utilisera spontanément dans le premier cas la préposition sur et dans le second la préposition dans. La raison en est simple : depuis toujours il entend utiliser la préposition sur pour indiquer qu’un objet se trouve dessus un autre objet, ou encore la préposition dans pour indiquer qu’un objet se trouve à l’intérieur d’un autre. Vu que l’oiseau se trouve bien dessus la branche ou à l’intérieur de la cage, le locuteur n’a pas d’autre possibilité que d’utiliser ces prépositions et, du même coup, faire inconsciemment le bon choix. Autrement dit, il a appris, par osmose, la façon correcte de dire.

Cette connaissance par osmose s’acquiert également par la lecture. Il est indéniable qu’à force de fréquenter les bons auteurs, le lecteur en viendra à faire siennes leurs façons de dire.

Mais, ici, une mise en garde s’impose. Le fait que telle préposition soit employée par un grand auteur ou que ce passage se retrouve cité dans un ouvrage digne de confiance ne signifie pas que l’utilisation de cette préposition corresponde à la norme. Par exemple, décider que « buter » commande la préposition dans, parce que QueffélecNote de bas de page 33 a écrit « Elle avait buté dans un caillou », n’est pas très convaincant. Il ne faut jamais perdre de vue que les écrivains jouissent d’un préjugé favorable. On leur accorde le privilège de ne pas s’exprimer comme tout le monde et l’on hésite à les taxer d’incorrection quand ils usent de ce privilège. Pour s’en convaincre, il suffit de lire Le Bon Usage, de Grevisse, où la règle est généralement suivie d’une série d’exemples d’auteurs qui y ont dérogé.

10.2 Bon choix appris

Il arrive aussi que le choix de la préposition pose problème. Celle qu’il faudrait utiliser ne vient pas spontanément à l’esprit. C’est, par exemple, ce que vit l’allophone qui apprend le français. Mais cela ne lui est pas particulier. Un francophone peut éprouver la même difficulté.

La préposition étant un mot grammatical, toute grammaire y consacre nécessairement un chapitre. Malheureusement, ce chapitre fait rarement l’objet d’une présentation en classe. On juge sans doute que le francophone utilise de façon spontanée la bonne préposition et que, par conséquent, il vaudrait mieux consacrer plus de temps à d’autres aspects grammaticaux – encore faut-il que l’enseignement de cet aspect grammatical en tant que tel soit formellement au programme.

Pour apprendre le français, un allophone utilise des manuels qui consacrent, eux aussi, une section à la préposition. Cette section fait toujours l’objet d’une étude approfondie, car il est connu que la préposition constitue un sérieux obstacle quand on passe d’un système linguistique à un autre. Cependant on n’y traite généralement que des prépositions à et de en tant que prépositions vides de sens.

Il est une autre source que le rédacteur pourrait vouloir consulter pour trouver la bonne préposition : les dictionnaires. Mais les dictionnaires de langue n’ont pas comme objectif, pour des raisons sans doute économiques, de citer des exemples d’utilisation de toutes les prépositions avec tous les mots-vedettes. Par exemple, celui qui voudrait savoir quelle préposition peut être employée avec l’adjectif « audible » sera fort déçu s’il consulte son dictionnaire; l’adjectif n’y est utilisé que de façon absolue. Seule l’analyse du sens lui permettra de trouver la bonne préposition.

10.3 Analyse du sens

Reprenons le cas de l’adjectif « audible », qui signifie « qui peut être entendu, qui peut être perçu par l’oreille ». Selon que le rédacteur veut indiquer l’emplacement de celui qui perçoit le son, ou la distance à partir de laquelle le son peut être entendu, ou la distance sur laquelle ce son peut être entendu, il choisira la préposition qui correspond le mieux à l’idée qu’il veut transmettre.

  • Ce tintamarre est audible à 100 mètres.
  • Ce tintamarre est audible depuis la maison.
  • Ce tintamarre est audible du sommet de la montagne.
  • Ce tintamarre est audible sur 100 mètres.

Que le choix de la préposition soit, chez le francophone, inconscient ou non, la compréhension de la phrase est essentielle. À plus forte raison pour l’allophone, car, comme nous l’avons mentionné précédemment, la préposition à utiliser n’est pas nécessairement la même dans toutes les langues. L’analyse du sens s’impose donc.

Mais cette analyse n’est pas toujours réalisable. Dans certains cas, la préposition s’est vidée de son sens pour devenir un simple outil syntaxique : traiter quelqu’un d’imposteur; rien de nouveau. C’est ce que les grammairiens appellent des prépositions videsNote de bas de page 34. Alors, analyser le sens pour trouver la bonne préposition à utiliser est illusoire. Il faut plutôt s’efforcer de mémoriser les associations que l’usage impose aux utilisateurs de la langue, d’où l’importance accordée aux prépositions vides dans les grammaires destinées aux allophones qui veulent apprendre le françaisNote de bas de page 35.

10.4 Relation entre la préposition et les termes qu’elle unit

La préposition est, comme le dit si bien Galichet, « douée de la singulière propriété de faire émerger, par sa présence entre les deux termes qu’elle unit, le rapport conceptuel et syntaxique qui existe entre euxNote de bas de page 36 ».

Examinons cette relation ainsi que le rôle joué par chacun des éléments concernés dans les trois cas de figure suivants :

  • La préposition qui impose sa valeur particulière aux deux termes qu’elle unit.
  • Les termes qui s’imposent à la préposition.
  • Les termes qui se suffisent à eux-mêmes.

10.4.1 La préposition qui impose sa valeur particulière aux deux termes qu’elle unit

Si je dis « Pierre m’a rendu visite pendant mes vacances », la préposition pendant exprime la notion de simultanéité. Si, au lieu de pendant, j’utilise après, le rapport est maintenant un rapport de postériorité. La préposition a donc, ici, le pouvoir de changer considérablement le rapport entre les termes identiques qu’elle unit. Ces derniers ont besoin d’elle pour exprimer le rapport en question qui est soit la simultanéité, soit la postériorité. On parle ici de prépositions fortes, à valeur presque monosémique.

10.4.2 Les termes qui s’imposent à la préposition

Les deux termes qui participent à cette relation, à savoir le complémenté et le régime, peuvent s’imposer à la préposition.

Influence déterminante du complémenté – Cette influence s’observe quand le verbe fait corps avec une préposition, par exemple « obéir à » et « compter sur ». Il peut même à l’occasion acquérir un nouveau sens, par exemple « répondre de » au sens de « se porter garant pour » ou encore « voir à » au sens de « faire en sorte que ». La préposition est pour ainsi dire agglutinée au complémenté.

Influence déterminante du régime – Il arrive également que le second terme, le régime, ait une influence prépondérante. Dans ce cas, la préposition tend à former bloc avec le régime au point de devenir une locution : de vive voix, de plain-pied, à belles dents, etc. La préposition est ici agglutinée au régime.

Influence prépondérante du régime et du complémenté – L’influence du régime peut également se faire sentir sans qu’il y ait agglutination. Prenons comme exemples « s’asseoir (préposition) le divan » et « s’asseoir (préposition) le fauteuil ». Si l’endroit où l’on s’assoit est creux ou enveloppe, la préposition à utiliser est dans; si l’endroit est plat, c’est sur. En effet, ne dit-on pas : « s’asseoir dans le bain, s’asseoir dans le panier, s’asseoir dans l’eau, s’asseoir dans l’avion, etc. », et « s’asseoir sur la rampe, s’asseoir sur le trottoir, s’asseoir sur le perron, etc. » Le choix de la préposition est donc ici dicté par le régime. À preuve, il est possible de changer le complémenté sans changer l’exigence de la préposition : manger, revenir, lire dans l’avion; manger, revenir, lire sur le perron. Cela n’est vrai qu’à une condition : le verbe doit jouer sur le fait que l’endroit est creux ou plat.

Gardons le même régime et changeons le complémenté : « étendre une housse (préposition) le fauteuil », et « étendre une housse (préposition) le divan ». La préposition qui doit être utilisée ici n’est plus dans, même s’il s’agit du même endroit creux, mais bien sur. Ce changement s’explique par le fait que les complémentés – dans ce cas-ci, les verbes – ne jouent pas sur le fait que l’endroit est creux. Ici, c’est le complémenté qui s’impose à la préposition.

Les deux termes peuvent donc commander, selon le cas, le choix de la préposition.

10.4.3 Les termes qui se suffisent à eux-mêmes

Il arrive que le seul rapprochement des deux termes suffise à exprimer le rapport. Dans « aimer à jouer du piano », « traiter quelqu’un d’imposteur », « rien de grand », l’absence de préposition n’empêcherait pas le lecteur d’identifier le rapport. Dans de tels cas, la préposition s’est vidée de son sens pour devenir un simple outil syntaxiqueNote de bas de page 37. Elle n’en demeure pas moins nécessaire pour respecter la norme. Il en serait tout autrement avec « Pierre vient (préposition) moi », où l’absence de préposition ouvre la porte à bien des solutions, car le sens change complètement selon que la préposition à utiliser est chez, avec, derrière, à, pour ou encore sans.

Il y a donc lieu de distinguer :

  • les prépositions à valeur forte, qui indépendamment du complémenté et du régime disent bien ce qu’elles veulent dire. Il n’est donc pas nécessaire d’analyser le sens du rapport entre ceux-ci; il n’est que trop évident. Exemples : pendant, derrière, au milieu de, etc.;
  • les prépositions à valeur variée, qui, selon le complémenté ou le régime, établiront un rapport particulier entre ces deux termes. Dans de tels cas, il faut analyser le rapport à représenter et s’assurer que la préposition l’exprime bien. Les prépositions de cette catégorie sont polysémiques. Exemples : à, de, sur, en, etc.;
  • les prépositions à valeur vide, qui ne jouent dans la phrase aucun rôle sémantique, mais uniquement un rôle syntaxique. L’analyse du sens est donc inutile. Exemples : à, de, etc.

Bref, le choix de la bonne préposition est à la fois affaire de sens et affaire d’usage. Quand c’est affaire de sens, le rédacteur doit faire son choix en fonction de ce sens. Par contre, si c’est affaire d’usage, sa logique ne l’aide en rien. Il est complètement démuni.

La solution : consulter des ouvrages où l’usage est consigné.

Comme ces ouvrages se font plutôt rares et sont plutôt rudimentaires, nous avons tenté de combler cette lacune en présentant un répertoire, le plus complet possible, où est consigné cet usage et qui répond à la question fondamentale : « Est-ce à, de, en, par, pour, sur ou avec qu’il me faut utiliser, dans tel ou tel contexte? »